JEAN MIAILLE  |  FRAGMENTS                 20 juillet 2016                   PHOTOS | FILMS | ECRITS                    INFOS


L'instinct décisif

Quelques jours avant de rejoindre mes amis, les tout-nus, à l’île du Levant, je fais un point sur l’activité de mon site après avoir arrêté de photographier le quotidien, au bout de dix ans de prise de vues journalières (à quelques semaines près). A cela plusieurs raisons qui peuvent intéresser ceux qui avaient pris l’habitude de le visiter.

Il y a des raisons d’ordre historico-politique. Les temps ont changé, ce n’est rien de le dire. Il est devenu impossible de photographier avec la même bonhomie l’ensemble des habitants de ce pays. J’aime photographier mes semblables en me régalant de nos différences. Mais il y a des zones qui se sont couvertes d’une ombre épaisse où la photographie n'a pas cours. En vérité, j’ai senti grandir le risque de rétrécir mon champ de vision et de donner une image de plus en plus « petite bourgeoise » de mes contemporains.

Je me sens parfois comme un animal étrange, quand j’entends parler d’« unité nationale » à la radio, à la télévision, sur internet... et que je vois les familles, dès qu’elles ont le moindre sou, s’empresser de mettre leur marmaille à l’école privée pour échapper, précisément, à l’unité nationale qu’incarne, au quotidien, l’école publique.

Il y a également des raisons plus « photographiques » qui n’ont, a priori, rien à voir avec le climat général. En 2013, sont apparues sur le marché des caméras de cinéma numérique de dimension très réduites et d’un prix abordable. Je ne veux pas développer dans ce texte, mais je pense que l’ergonomie (tout comme l’économie) des appareils de prise de vues (photo, vidéo ou cinéma) est une question très importante, bien au-delà des considérations techniques.

Je pouvais faire de la « photographie animée », sans passer par le dispositif lourd du cinéma, en produisant des images de qualité, très proches de la photographie numérique actuelle, beaucoup plus subtiles que les images de la vidéo et supportant la projection sur grand écran. Pendant trois ans j’ai appris à utiliser ce matériel, découvrant au fil des jours tout un ensemble de problèmes plus passionnant les uns que les autres.

Evidemment, s’est posée la question : que filmer ? J’ai tout simplement cherché les sujets en mouvement : les scènes de rue pour prolonger mon activité photographique ; le travail manuel, dont je pense qu’il est le socle incontournable de toutes nos abondances (ce qui ne semble pas aller de soi pour tout le monde, comme s’il existait une sorte de cachoterie collective, faisant mine de croire que la richesse s’auto-engendre, faisant mine d’ignorer la sueur qui coule le long de toutes ces chères marchandises sous lesquels nous croulons) ; la danse, enfin, pour des raisons qui découlent de l’enfance.

Pour la danse, j’ai commencé avec un dispositif qui n’a rien d’original : faire plusieurs prises d’une même séquence dansée, les synchroniser sur le logiciel de montage et passer d’une prise à l’autre dans le fil de la séquence pour donner du rythme à l’image. On voit cela tout le temps à la télévision, dans les émissions de variétés, filmées avec plusieurs caméras. Cela suppose, naturellement, une chorégraphie maîtrisée pour des enchaînements parfaits. Mais ce dispositif présente l’inconvénient de laisser peu de place à l’improvisation.

La création repose sur une dialectique subtile entre la nécessité communément admise d’avoir des cadres intellectuels (artistiques) et la liberté de virevolter autour, voire de s’en échapper. (C’est tout à fait ce qu’exprime la dentelle, avec ses motifs magnifiques que l’on admire et sa capacité à laisser filer le regard vers ce qu’il y a en-dessous. J’ai l’intention de compléter mon film sur la dentelle pour intégrer cette dimension symbolique, en regard du travail ouvrier.)

En 2009, j’ai écrit un texte : «  Je vois d’abord, je réfléchis ensuite ». Pour le cinéma, je me suis dit que je voulais filmer sans scénario préalable. Or une chorégraphie, c’est un scénario. Je peux naturellement ignorer son contenu et découvrir la chorégraphie au fil du tournage. Mais d’une part, cela m’amène à suivre l’action plutôt que d’être au diapason avec elle et d’autre part, dès la deuxième prise, je ne suis plus novice. La question de l’improvisation est donc une question beaucoup plus importante que je ne l’imaginais au début. En quelque sorte, je souhaite que les danseurs évoluent avec la caméra et non pas devant, pour qu’à « l’instant décisif » du photographe, se substitue « l’instinct décisif » du cinéaste.

Il demeure important pour moi, d’ignorer la fin de l’histoire au moment de commencer un tournage. Au commencement était l’Action et non pas le Verbe. Cela suppose des rapports nouveaux entre les filmeurs et les filmés. D’une certaine façon, les filmés doivent prendre le pouvoir sur le film, non pas pour le dominer mais dans un esprit de coopération qui donne un sens complet au film. C’est en tout cas par-là que je cherche. J’ai planté plusieurs projets dans mon potager. Je vais aller les faire mûrir au soleil.


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